Miniature médiévale représentant l’inhumation collective de soldats morts au combat dans des fosses communes après une bataille, manuscrit Weltchronik, Trèves, 1383.

Que faire des morts après une bataille médiévale ?

Dernière modification le 12 juin 2026

Dans son livre La guerre au Moyen Âge, l’historien Philippe Contamine porte une analyse sur le nombre de morts lors des batailles du XIe au XVe siècle. Son travail révèle qu’en moyenne, une armée défaite compte entre 20% et 50% de tués par rapport à son effectif total. En partant de ce constat, il est pertinent de s’intéresser au devenir des cadavres présents sur le champ de bataille. Un aspect de la guerre médiévale mêlant travail historique et archéologique, éclaircissant les modalités guerrières et religieuses des médiévaux.

Une urgence d’enterrer les morts ?

Lorsqu’un affrontement est terminé, se pose rapidement la question du devenir des cadavres laissés sur le champ de bataille. En effet, selon la zone géographique et les conditions météorologiques, la décomposition des corps peut se faire plus ou moins rapidement, soulevant de nombreux risques, le premier étant la propagation de maladies. Avant le début du processus de putréfaction et selon le contexte, le moment peut être opportun pour pratiquer le pillage. Cet acte est d’abord réalisé par l’armée victorieuse, avant d’être effectué plus tard par les pillards locaux et les gens du pays une fois les combattants partis.

Cependant, il n’est pas rare d’être poussé à enterrer immédiatement les défunts à la hâte. Un célèbre exemple se trouve en Scandinavie, lors de la bataille de Visby en 1361, opposant l’armée danoise aux défenseurs suédois de la ville de Visby. En 1905, une première fosse commune est découverte sur les lieux de la bataille, suivie par d’autres plus tard, révélant au total plus de 1100 corps. Les fouilles ont montré un fait rare, les dépouilles des défenseurs de Visby ont été enterrées hâtivement, avec leurs armures.

Crâne bataille de Visby
Crâne de la bataille de Visby,
enveloppé de sa coiffe de maille.
(Source : Musée historique de Stockholm)

Aujourd’hui, l’hypothèse principale suggère que la bataille, s’étant déroulée lors d’une journée chaude, la décomposition des cadavres a été particulièrement rapide, rendant alors impossible pour les Danois, de prendre le temps de piller et récupérer l’équipement adverse. Il est aussi plausible que les pièces d’armures aient été volontairement délaissées, jugées de piètre qualité.

Gantelet bataille de Visby
Gantelet retrouvé sur les lieux de la bataille de Visby
(Source : Hildebrand, Gabriel, Musée historique de Stockholm)

L’inhumation des nobles : privilèges et méthodes

Bataille de Crécy
Edouard III compte les morts après la bataille de Crécy (1346).
(Source : Jean Froissart, Chroniques, KB 72 A 25, folio 144 recto, vers 1410).

Les nobles tués au combat, reflètent une hiérarchisation de la société médiévale qui perdure au-delà de la mort. Cela est particulièrement visible dans les derniers siècles du Moyen Âge, notamment pendant la Guerre de Cent Ans. Le vainqueur d’une bataille endosse le rôle de recenser et d’identifier les morts amis et ennemis, à l’aide de petits groupes organisés et supervisés qui parcourent le champ de bataille. Ce recensement, souvent faussé ou exagéré en ce qui concerne les gens du commun, est surtout pensé pour compter le nombre de combattants nobles tombés. Au-delà du simple chiffrage, l’enjeu est d’identifier les victimes, en portant un œil attentif aux armures portées et blasons arborés.

Le roi décida alors d’envoyer recenser les morts afin de savoir quels seigneurs étaient tombés sur le terrain. Furent désignés deux chevaliers de grande valeur pour s’y rendre, accompagnés de trois hérauts d’armes chargés d’identifier les blasons, et de deux clercs pour consigner et enregistrer par écrit les noms de ceux qu’ils trouveraient. […] Ils parcoururent les champs aussi méticuleusement que possible ce jour-là, et y consacrèrent le temps jusqu’aux vêpres bien avancées.

La bataille de Crécy en 1346. Les Chroniques de Sire Jean Froissart, Livre I, Partie I/Chapitre CCXCV, traduction par BUCHON Jean Alexandre, 1835. Paris : A. Desrez.

L’inhumation des nobles se fait par différents moyens. Quand le temps et les moyens manquent, les défunts sont d’abord inhumés sur le champ de bataille ou bien dans les églises locales voisines. Les morts nobles amis et ennemis y reçoivent des funérailles et peuvent reposer sous l’édifice religieux. Des fouilles archéologiques en 1996 sur les lieux de la bataille anglaise de Towton Hall en 1461, révèlent une trentaine d’individus masculins enterrés sous une chapelle. Au XXe siècle, le squelette d’un combattant danois du XIIe ou XIIIe siècle, appartenant très probablement à une élite locale, est retrouvé sous l’abbaye cistercienne d’Øm, dans le Jutland au Danemark. Cette découverte souligne la possible importance de cet individu, capable de s’être doté d’un lieu de repos en cet endroit.

Pour certains grands princes, l’objectif est de pouvoir les inhumer dans des lieux prestigieux, liés à leurs demandes et à leurs origines familiales. Ainsi, après la bataille d’Azincourt, les princes français et anglais sont rassemblées, triés et lavés avant d’être mis dans des cercueils qui vont prendre la direction de leurs terres ou abbayes familiales. Pour préparer le trajet et atténuer l’odeur de décomposition, le cercueil et le linceul sont accompagnés d’herbes et d’épices. Si la distance est trop éloignée, le cadavre est préalablement bouilli ou retiré de ses entrailles afin de prévenir une décomposition trop rapide.

Enterrer les défunts en terre chrétienne

L’enjeu d’avoir des défunts reposant en terre chrétienne consacrée est majeur. Il n’est pas rare d’exhumer les squelettes des tués reposant sur le champ de bataille, pour les inhumer dans une terre consacrée (cimetière local, abords d’une chapelle…). D’autres moyens sont également utilisés pour donner aux morts une terre de repos chrétienne, on édifie par exemple des petites chapelles sur les lieux des affrontements pour bénir la terre. Après Azincourt, l’évêque local est venu consacrer la terre pour assurer le fait que les fosses communes soient dorénavant dans une terre chrétienne.

Le processus d’inhumation suit dans certains cas les rites chrétiens. Cela est particulièrement vrai pour les nobles inhumés, qui sont placés souvent dans la position voulue par la coutume chrétienne à savoir reposer sur le dos, la tête tournée vers l’ouest.

Par acte de pitié et de grâce, le roi d’Angleterre fit recueillir et relever de terre tous les corps des grands seigneurs tombés sur place, et les fit porter en une église des environs appelée Montenay, pour les inhumer en terre consacrée. Il fit également annoncer aux gens du pays qu’il accordait une trêve de trois jours pour parcourir le champ de bataille de Crécy et enterrer les morts.

La bataille de Crécy en 1346. Les Chroniques de Sire Jean Froissart, Livre I, Partie I/Chapitre CCXCV, traduction par BUCHON Jean Alexandre, 1835. Paris : A. Desrez.

L’inhumation des morts de guerre constitue bien plus qu’une simple nécessité sanitaire. Si l’urgence impose souvent des fosses communes creusées à la hâte, le traitement des défunts reste profondément marqué par les hiérarchies sociales et les croyances religieuses et reflète finalement les logiques militaires et sociétales des médiévaux.

Bibliographie utilisée

ARIES Philippe, 1975. Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours. Paris : Éditions du Seuil.

CURRY Anné, FOARD Glenn, 2015. La bataille au Moyen Âge : où sont les morts ? In: Le cimetière au village dans l’Europe médiévale et moderne, édité par TREFFORT Cécile, Toulouse : Presses universitaires du Midi.

RIGEADE Catherine, 2008. Approche archéo-anthropologique des inhumations militaires. In: Socio-anthropologie, 22.

TAYLOR Sarah, 2019. War, death and burial? A historical investigation into the disposal of the dead at English battles fought in Britain, 1401-1685. Doctoral thesis, University of Huddersfield.

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