Dernière modification le 16 mai 2026
Si la célèbre bataille dite de Poitiers de 732 entre Charles Martel et les arabes omeyyades, qualifiée souvent d’exagérément décisive, résonne aujourd’hui aussi fortement dans la mémoire collective, elle éclipse une bataille majeure survenue onze années plus tôt : la bataille de Toulouse du 9 juin 721.
Les Omeyyades, de la conquête de l’Hispanie jusqu’aux murs de Toulouse
En 711, Tariq ibn Ziyad à la tête d’une puissante armée principalement composée de troupes berbères, débarque dans les environs de Gibraltar. L’arrivée des troupes musulmanes marque le début de la conquête de l’Hispanie par le califat omeyyade. Attirés par les richesses du nord de l’Espagne, les musulmans s’enfoncent dans les terres intérieures en conquérant celles du royaume des Wisigoths. En quelques années, la très grande majorité du territoire hispanique est sous domination omeyyade.
En 719, le nouveau gouverneur d’Al-Andalus (la péninsule ibérique actuelle), Al-Samh est nommé par le calife. Après avoir mené une politique intérieure pour apaiser les tensions, améliorer les finances et la gestion générale de la province, il décide de lancer une expédition militaire au-delà des Pyrénées, en direction de la Gaule. Prenant la route de la Septimanie dès 719, il assiège et capture la même année la ville de Narbonne et ses environs. Après cette victoire, Al-Samh revient de nouveau en Gaule en 721, avec une importante armée capable d’assiéger des villes fortifiées. Il cible désormais le duché d’Aquitaine, et particulièrement l’importante ville de Toulouse. L’armée du gouverneur entame le siège de la ville, bien protégée par ses anciennes murailles romaines.
Le duc susdit [Al-Samh] parvint avec son armée jusqu’à Toulouse et, l’encerclant d’un siège, tenta de la prendre d’assaut à l’aide de frondes et de diverses machines de différents types.
Continuationes Isidorianae, vers 741.
Le 9 juin 721, l’offensive des Aquitains
Le duc Eudes d’Aquitaine, est à la tête d’un duché puissant, qui résiste à l’influence franque, aidé par un contexte marqué par la fragilisation du pouvoir des rois mérovingiens au profit des Pippinides, futurs Carolingiens. Apprenant le siège de la ville toulousaine, Eudes part demander de l’aide auprès de son rival, le maire du palais Charles Martel. Ce dernier refuse, engagé déjà dans une guerre contre les Saxons. Cependant, ce n’est pas l’unique motif de refus. En réalité, Charles convoite la soumission du duché aquitain, il voit dans le siège de Toulouse par les arabo-berbères, l’occasion de laisser le duc s’affaiblir et devenir vulnérable à une intervention militaire future.
Suite à la réponse du maire du palais, Eudes se résout à lever en urgence une armée de secours. Il rassemble dans son duché des Aquitains, des Gascons, et recrute des mercenaires basques. Au moment où l’armée d’Eudes est enfin rassemblée, la ville est assiégée depuis trois mois. Les Toulousains ont encore des réserves d’eau et de nourriture, mais le siège ennemi devient de plus en plus difficile à subir. Le 9 juin, l’armée aquitaine arrive près de Toulouse, l’affrontement s’apprête à commencer. Eudes et ses hommes sont repérés par les éclaireurs d’Al-Samh, mais insuffisamment vraisemblablement pour les empêcher de préparer leur tactique.

(Source : Claude de Vic et Fr.-J. Vaissete, Histoire générale de Languedoc, livre 8. Ville de Toulouse, Archives municipales, Res 105)
Les Aquitains, inférieurs en nombre mais plus mobiles grâce à leur cavalerie, profitent de l’armée ennemie qui campe devant la ville, pour mettre en place une stratégie d’encerclement. Après avoir enveloppé l’adversaire, la charge est lancée. La bataille se déroule le long de la voie romaine reliant Toulouse à Narbonne. Si les détails des combats sont peu connus, les chroniqueurs parlent de 3000 morts musulmans et 1500 morts chrétiens. Dans la bataille, Al-Samh y laisse la vie, peut être mortellement blessé par un coup de lance, tandis que les survivants rallient Narbonne. Les Aquitains et les défenseurs de la ville de Toulouse en sortent victorieux, les chroniqueurs musulmans soulignent dans leurs écrits, le carnage parmi les rangs omeyyades.
Une bataille oubliée ?
Eclipsée par la bataille de Poitiers de 732, la bataille de Toulouse constitue néanmoins un véritable coup d’arrêt à l’expansion omeyyade en Gaule. En effet, le siège de Toulouse met en lumière le caractère méthodique des Omeyyades. Il ne s’agit pas d’une simple razzia (pillage) mais d’une entreprise durable de conquête. L’issue de Toulouse brise cette dynamique, révèle la vulnérabilité et l’échec de l’imprévisibilité des assaillants. Elle met fin temporairement aux incursions jusqu’en 725 où Nîmes, Carcassonne et Arles tombent.
Malgré l’importance stratégique de Toulouse, cet affrontement est rapidement écarté et oublié dans le monde occidental franc au moment de la bataille de Poitiers. Si Charles Martel fait face à une armée de reconnaissance et de pillage et non à une armée de conquête comme celle de Toulouse, cela ne va pas empêcher cette bataille de devenir structurante pour la dynastie carolingienne. La victoire de Charles à Poitiers lui permet d’asseoir ses ambitions en Aquitaine et de supplanter l’image du défenseur de la chrétienté qu’avait le duc Eudes, lorsqu’il avait reçu le soutien de la papauté. La victoire à Poitiers, sert à la construction de la légitimité carolingienne dans l’exercice du pouvoir, relayée notamment par les chroniqueurs favorables à Charles. Le cas est particulièrement parlant dans les Continuations de la Chronique de Frédégaire, écrites au VIIIe siècle.
Dans les enjeux scolaires de la IIIe République, l’épisode de Poitiers présenté sous forme littéraire et artistique est abondamment utilisé pour contribuer à la construction du roman national, enfonçant Toulouse encore plus dans l’oubli. Ainsi, dans l’ouvrage de Désiré Blanchet datant de 1892, Histoire générale (notions sommaires) et révision de l’histoire de France, on note une glorification de la bataille de Poitiers, amenant à certaines inexactitudes historiques : « L’invasion arabe fut définitivement arrêtée par Charles Martel à la grande bataille de Poitiers (732) ». En réalité, Poitiers ne stoppe pas immédiatement les incursions musulmanes, qui vont notamment perdurer tout au long des années 730.

(Source : BLANCHET Désiré, Histoire générale (notions sommaires) et révision de l’histoire de France (15e édition). Paris : 1892, Gallica, BnF)
Si encore aujourd’hui la bataille de Toulouse reste méconnue, une mise en lumière s’est faite depuis le début des années 2000 grâce au travail des historiens et des collectivités locales, contribuant à faire connaître à davantage de personnes cet affrontement, témoin de l’histoire entre Francs et Omeyyades.
Bibliographie utilisée
BLADÉ Jean-François, 1892. Eudes duc d’Aquitaine. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 4, n°14.
DOHERTY Thomas W. , 2017. Lessons for Today from Umayyad Invasion of Gaul. In : Armor Magazine.
GREEK Eric E. , 2019. The Myth of Charles Martel: Why the Islamic Caliphate Ceased
Military Operations in Western Europe After the Battle of Tours. Harvard Library.
WOLFF Philippe, 1983. Guerre et paix entre pays de langue d’oc et Occident musulman (essai). In : Islam et Chrétiens du Midi (XIIe-XIVe s.). Toulouse : Éditions Privat.




