Dernière modification le 19 mars 2026
Les Xᵉ et XIᵉ siècles constituent une période marquée par la violence seigneuriale. La guerre, composante fortement ancrée dans l’idée aristocratique est présente au cœur de la société médiévale. Dans un contexte de montée de la violence, l’Église va chercher à contrôler et à monopoliser son usage à travers la Paix et la Trêve de Dieu.
Les origines de la régulation de la violence par l’Église

(Source : L’Apocalypse, British Library, Add. MS 35166, folio 36 verso, fin XIIIᵉ siècle)
Le moment à la croisée de l’an Mil, est caractérisé par une hausse de la violence dans le monde occidental chrétien. Le pouvoir royal affaibli notamment dans le royaume des Francs, n’est pas en mesure d’assurer la paix, qui est alors une mission chrétienne primordiale. En effet, le bon souverain chrétien est celui qui protège son peuple et l’Église.
Cette situation délicate tire ses racines de l’époque carolingienne, où l’on peut déceler deux causes principales. La première est que les seigneurs ont progressivement obtenu de plus en plus de privilèges et de fiefs, aboutissant à un contrôle plus fort et à une prépondérance de leur pouvoir sur leurs terres. La deuxième vient du fait que le pouvoir carolingien a été affaibli lors des incursions vikings et musulmanes. Pour y faire face, une partie du pouvoir a dû être délégué aux seigneurs locaux qui ont alors acquis une importante autonomie et un certain monopole de la guerre et de la violence.
Ce contexte conduit à l’essor des guerres privées entre seigneurs, provoquant de nombreuses exactions comme des vols, viols, rapts, massacres ou incendies auprès des populations locales. Ces évènements sont vus comme une manifestation du mal absolu. Dans la thèse des terreurs de l’an Mil (moment où la population chrétienne occidentale aurait été prise de panique suite à des prophéties et événements annonçant la fin des temps), aujourd’hui rejetée par la majorité des historiens, la multiplication de la violence aurait été un facteur de ces terreurs.
Le mouvement de régulation de la violence qui va être initié par le clergé avec la Paix et la Trêve de Dieu n’est pas quelque chose de nouveau mais vise à chercher une uniformité dans son application. On retrouve déjà au IVᵉ et au Vᵉ siècles, des conciles qui insistent sur l’interdiction de la violence et la recherche de la réconciliation. Ainsi, le canon n°3 du concile d’Angers en 453 proscrit par exemple les violences et les mutilations. En 650, le concile de Châlons interdit dans son 17ᵉ canon, l’agitation bruyante et les atteintes physiques dans les églises et leurs enceintes. Le non-respect de ces canons aboutit la plupart du temps à des peines allant jusqu’à l’excommunication.
La naissance de la Paix et la Trêve de Dieu
Aussitôt on vit en Aquitaine les évêques, les abbés, et des personnes de tous les rangs, dévouées au bien de notre sainte religion, former des assemblées et des conciles. […] On fit savoir dans tous les évêchés que les prélats et les grands du royaume tiendraient en certains lieux des conciles pour le rétablissement de la paix et le maintien de la foi. Tout le peuple accueillit avec joie cette heureuse nouvelle.
Extrait de la chronique du moine Raoul Glaber, GUIZOT François, 1824. Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France : depuis la fondation de la monarchie française jusqu’au 13e siècle; avec une introduction, des suppléments, des notices et des notes. Paris : J.-L.-J. Brière
C’est en 989, lors du concile de Charroux, que la Paix de Dieu connaît son véritable essor. L’Église cherche à s’approprier complètement la question de la paix et la régulation de l’usage des armes. La Paix de Dieu repose sur un pacte conclu sous forme d’un serment de paix à l’occasion de grandes assemblées, puis plus tard, lors de conciles provinciaux réunissant l’évêque local, les princes et chevaliers, les prélats et la foule. Lors du concile, l’objectif est de régler les conflits, et de faire prêter aux chevaliers et seigneurs un serment où l’on jure de protéger l’Église, respecter l’intégrité des lieux saints et de ne pas opprimer les « désarmés » (clercs, paysans, marchands, pèlerins). La pratique du serment offre l’occasion de normer la violence, de poser un cadre juridique et de présenter ce renoncement à la violence comme un temps de pénitence.
Ainsi, les principales clauses des serments de paix pour protéger les plus vulnérables, portent généralement sur les biens et les personnes de l’Église, les lieux d’habitation et de protection et la condition du chevalier. Ces moments sont également propices pour le clergé de sortir les reliques locales, reliques devant lesquelles chevaliers et seigneurs doivent jurer. La Paix de Dieu réactive un droit ancien qu’est celui du droit d’asile. L’environ immédiat d’une église (l’édifice et son cimetière) est considéré comme une terre d’asile protégée par la Paix de Dieu, condamnant donc toute violence et atteinte en son sein.
Un des points les plus importants était la conservation d’une paix inviolable. […] Les saints lieux, dans toutes les églises, jouissaient d’honneurs et de privilèges particuliers. […] On avait encore institué que ceux qui voyageraient dans la compagnie d’un clerc, d’un moine ou d’un religieux, seraient à l’abri de toute violence.
Extrait de la chronique du moine Raoul Glaber, GUIZOT François, 1824. Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France : depuis la fondation de la monarchie française jusqu’au 13e siècle; avec une introduction, des suppléments, des notices et des notes. Paris : J.-L.-J. Brière
En 1027, la Paix de Dieu se complète avec la Trêve de Dieu qui apparaît d’abord en Catalogne. Pour l’Église, cette nouvelle facette de la régulation de la guerre tend à fixer et imposer une temporalité propre à la paix. Ainsi, il est interdit de combattre lors des fêtes chrétiennes (Pâques, Noël, Avent, Carême), le dimanche et certains jours de la semaine (on retrouve par exemple dans certaines régions, des interdictions de mener la guerre du mercredi soir au lundi matin).
L’enjeu est de donner des buts justes aux combattants en se basant sur le principe de la guerre juste, couplée à la naissance du code éthique chevaleresque. À la fin de l’Antiquité, saint Ambroise et saint Augustin ont pour la première fois réfléchi sur la légitimité de la guerre et établi les critères d’une guerre juste. La guerre est juste si elle est menée par un pouvoir légitime pour défendre l’Eglise.
Aller à l’encontre de la Paix et la Trêve de Dieu donne lieu pour le clergé à un arsenal de sanctions. On note la perte de biens et des châtiments corporels, l’offense envers le saint devant lequel le serment de paix a été fait, le refus de funérailles chrétiennes ou encore l’excommunication.
La Paix de Dieu connaît une nouvelle réappropriation en 1095. Cette année là, à Clermont, le pape Urbain II lance l’appel à la croisade. Le souverain pontife reprend les dispositions avancées par les mouvements de paix pour demander la cessation des violences entre chrétiens afin de s’unir pour prendre part à cette première croisade.
Des résultats contrastés et de nombreux enjeux
Ces initiatives ne doivent pas être vues comme un mouvement antiseigneurial mais plutôt comme une façon de conforter la tripartition de la société médiévale (ceux qui prient/combattent/travaillent). Ce contrôle exercé par l’Église offre l’occasion au clergé d’assurer son rôle de direction morale de la société. De plus, ce mouvement de paix contribue à l’harmonisation juridique des normes et règles imposées. Le recours au sacré et la présence constante de l’évêque dans le processus permettent de renforcer son pouvoir.
Cependant, les résultats sont contrastés. La Paix de Dieu connaît une diffusion hétérogène. En France, le mouvement n’est pas généralisé et se restreint au départ principalement dans le sud du royaume. Le nord est touché bien plus tard, au XIᵉ siècle car ces régions sont soumises à des seigneurs puissants qui sont moins influencés par les évêques. De plus, à partir du XIᵉ siècle, les princes se réapproprient la Paix de Dieu pour assurer leur domination. Le mouvement échappe alors à l’Église et à ses évêques. Un exemple parlant est le concile de Soissons en 1155 où les archevêques de Reims, de Sens et le roi Louis VII proclament la « paix du roi ». Louis VII tente ainsi d’interdire à l’échelle de tout le royaume les guerres privées et met en avant la protection des biens, souhaitant ainsi s’élever comme le garant de l’ordre public. Enfin, des voix contre ces mouvements de paix se font entendre. Un cas particulièrement parlant est celui de l’évêque Gérard de Cambrai au XIᵉ siècle. Issu d’une puissante famille lotharingienne et proche du pouvoir impérial, il se montre hostile à la Paix de Dieu qu’il présente comme un mouvement n’apportant rien de nouveau à ce que fait déjà l’Église. De plus, il critique le fait que les évêques sont invités à intervenir dans le pouvoir des princes, bouleversant l’équilibre social en mélangeant les rôles prédéfinis de la société.
Ces dispositions de régulation et de contrôle de la violence illustrent une société féodale en mutation et marquée par sa structuration autour du système des trois ordres. Si les violences continuent malgré tout, contrôler la guerre ou du moins essayer de la contrôler, c’est assurer sa domination et faire circuler ses codes et ses idées. Si l’Eglise, alors en pleine réforme, utilise ces outils comme des moyens d’affirmer sa supériorité morale et son immunité, elle est rattrapée par les pouvoirs princiers laïcs qui y voient des instruments stratégiques dans l’exercice de leur pouvoir.
Bibliographie utilisée
- GERGEN Thomas, 2002. The Peace of God and its legal practice in the Eleventh Century. Cuadernos de Historia del Derecho, 9, 011-027.
- GUEPRATTE Louis, 1856. La paix de Dieu et la trève de Dieu : étude historique. Metz : Imprimerie F. Blanc.
- HANNE Olivier, 2012. De la guerre au Moyen Âge. Anthologie des écrits militaires. Paris : Giovanangeli Bernard.





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En plus cela va compléter mes recherches pour le CAPES.
Que l’Histoire soit avec vous !
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