Dernière modification le 1 mars 2026
Lorsque l’on pense à l’Angleterre médiévale, il est difficile de la dissocier de ses archers. Véritables fers de lance de la puissance militaire anglaise, ces combattants ne se limitent pas à un simple rôle guerrier mais reflètent les profondes transformations sociales, politiques et militaires du royaume d’Angleterre à la fin du Moyen Âge.
Vers une armée d’archers, la création du modèle anglais
Si l’Angleterre des XIᵉ et XIIᵉ siècles ne dispose pas encore d’une armée d’archers à proprement parler, la bataille d’Hastings en 1066 joue un premier rôle dans l’intégration de l’arc comme arme structurante dans le futur modèle militaire anglais. Cet épisode décisif de la conquête normande de l’Angleterre anglo-saxonne opposant le duc Guillaume et le roi Harold est caractérisé par l’utilisation stratégique des archers de l’armée du duc de Normandie pour dégarnir les rangs et fragiliser la position défensive des Saxons.
Il faut cependant attendre l’avènement de la dynastie des Plantagenêts pour observer le développement d’un modèle se structurant autour de la constitution d’une masse d’archers. C’est sous le règne du roi d’Angleterre Édouard Ier (1272-1307) que le processus se met en place. Les guerres de conquête du pays de Galles et de l’Ecosse à la fin du XIIIᵉ siècle amènent les Anglais à faire face à des combattants, surtout gallois, maîtrisant et utilisant l’arc long appelé longbow. C’est à la suite de ces épisodes, que Édouard Ier démarre une politique de recrutement d’archers, à tel point qu’à la fin de son règne, les archers sont prépondérants dans les effectifs militaires anglais. Ainsi, l’Angleterre se spécialise progressivement de façon assez unique en Occident dans l’emploi massif d’archers dont le point culminant apparaît sous le règne d’Édouard III (1327-1377) notamment dans le contexte de la guerre de Cent Ans.
Le recrutement d’archers s’opère au sein des différentes couches sociales de l’Angleterre. Cette politique de masse implique la participation des organes du pouvoir à toutes les échelles. La grande majorité des archers provient des couches moyennes et basses de la population. Les roturiers (non nobles) dominent les effectifs. L’apport des classes rurales, des yeomen (paysans propriétaires de leurs terres) permet de constituer un vivier actif d’archers. Ce réservoir d’hommes est permis grâce à un mode de vie centré autour du monde de l’archerie. Dès l’enfance, l’arc apprend à être manié au sein du cercle familial et son usage est renforcé au cours d’activités récréatives ou de chasse. Ainsi, les régions boisées d’Angleterre sont particulièrement pertinentes pour lever des archers compétents puisque l’on y retrouve un nombre important de chasseurs ayant par conséquent une certaine dextérité à l’arc. Les terres galloises se révèlent également stratégiques pour lever des archers expérimentés. En effet, les archers gallois constituent une grande partie des archers jusqu’au milieu du XIVᵉ siècle.
Dans le soucis de conserver un réservoir constant d’archers compétents et mobilisables immédiatement en cas de conflit, la couronne anglaise cadre le quotidien autour de l’archerie en promulguant une série d’ordonnances royales au cours des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles notamment. Un cas parlant est l’Archery Law de 1363 sous le règne d’Édouard III qui affirme une pratique négligée de l’arc au profit de loisirs jugés inutiles (combats de coqs, lancers de pierres…) mettant alors en péril le nombre d’archers disponibles pour le royaume. L’obligation est alors donnée de pratiquer le tir à l’arc les dimanches et les jours fériés, la pratique de l’archerie doit supplanter les autres activités sous peine de sanctions pouvant aller à l’emprisonnement. Si les effets de ces décisions sont à relativiser, ces choix illustrent néanmoins la volonté de maintenir une force constante et compétente d’archers.
Alors que le peuple de notre royaume, tant les nobles que les roturiers, avaient coutume autrefois de pratiquer l’art du tir à l’arc, par lequel honneur et le profit revenaient à tout le royaume, et grâce auquel nous avons obtenu une aide non négligeable dans nos guerres, avec la faveur de Dieu ; et que désormais cet art est presque entièrement négligé […] et que certains s’adonnent à d’autres jeux malhonnêtes, moins utiles et sans véritable valeur, de sorte que le royaume se trouve, pour ainsi dire, dépourvu d’archers. Nous souhaitons donc apporter un remède approprié à cette situation, et vous ordonnons que, dans tous les lieux de votre comté, […] vous fassiez proclamer que tous les habitants du comté, les jours de fête où ils sont en congé, devront apprendre et s’exercer à l’art du tir à l’arc.
Ordonnance royale de 1363 au shérif du comté de Kent, MYERS, Alec R., 1969. English Historical Documents, 1327–1485. Oxford : Oxford University Press
L’apport des archers au service d’une stratégie militaire efficace
L’efficacité des archers anglais repose d’abord sur un équipement spécifique, pensé pour le champ de bataille. La pièce maîtresse est l’arc long. Fabriqué en bois d’if et possédant une taille allant généralement de 1 mètre 80 à 2 mètres, il est particulièrement précis et meurtrier jusqu’à environ 60 mètres tandis que sa distance maximale avoisine les 270 mètres. Pour être encore plus efficace, des pointes de flèche spéciales sont utilisées. La pointe de type bodkin est très populaire grâce à son important pouvoir perforant. Cet arc de guerre nécessite pour être utilisé une force de traction dépassant les 70kg, ce qui demande une bonne forme et préparation physique de son utilisateur. Pour garantir une utilisation optimale du longbow, chaque archer a sur lui des cordes de rechange pour pallier à la pluie qui détend la corde de l’arc, le rendant inutilisable. Un archer entraîné peut décocher entre 6 et 12 flèches par minute, cette cadence rapide demande une bonne réserve de flèches à disposition. L’archer porte généralement à la ceinture un carquois contenant environ 24 flèches, mais cette quantité peut varier selon le contexte et les affrontements. Ainsi, lors de la bataille de Crécy en 1346, il est possible que les archers aient une réserve de plus d’une cinquantaine de flèches chacun. Pour concilier mobilité et protection, ces hommes de trait portent sur eux des couches matelassées appelées jaques. Afin de ne pas être sans défense lors d’un combat au corps à corps, les archers portent des armes à une main comme des épées courtes, dagues, marteaux d’armes ou masses d’armes.

Auteur : Charles Dupont, 2025
(Inspiré du travail de Sanders Gary :
Through Trial and Error:
Learning and Adaptation
in the English Tactical System
from Bannockburn to Poitiers)
Si l’Angleterre tire profit de l’équipement de ses archers, c’est dans la mise en place d’une stratégie efficace que leur potentiel guerrier est pleinement révélé. La tactique anglaise repose sur une utilisation défensive intelligente d’archers, couplée à la cavalerie et à l’infanterie.
Les archers anglais, protégés par des pieux en bois ou des obstacles naturels, sont placés généralement sur les flancs de l’armée ou devant des unités d’infanterie afin d’assurer un appui et permettre de se retirer aisément du champ de bataille une fois le combat au corps à corps commencé.
Le choix du terrain n’est pas à négliger car pour espérer tirer profit du maximum d’efficacité des archers, l’idéal est de les placer, quand le terrain le permet, sur des hauteurs afin de surplomber l’adversaire. Pour que ces unités soient efficaces, il faut un nombre conséquent d’archers afin de maximiser les chances d’affaiblir durablement l’ennemi, tout l’enjeu réside donc dans la masse mobilisable. L’Angleterre utilise ces troupes surtout au début d’un affrontement en déversant une pluie de flèches de quelques minutes pour semer le chaos et désorganiser les formations ennemies avant d’affiner les tirs pour qu’ils soient plus précis.
Ce fonctionnement porte particulièrement ses fruits lors des guerres d’indépendance écossaises. En 1298, à la bataille de Falkirk, les archers d’Édouard Ier déversent leurs flèches sur les hommes de William Wallace. Les écossais alors formés en schiltrons sont rapidement désorganisés permettant à la cavalerie anglaise de charger sur les rangs ennemis. Un scénario similaire se répète lors de la bataille d’Halidon Hill en 1333 où les troupes écossaises essuient de lourdes pertes infligées par les archers avant de subir la charge de la cavalerie anglaise.
Et alors le roi Édouard d’Angleterre et le roi Édouard d’Écosse disposèrent leurs batailles et placèrent sur les ailes les meilleurs archers qu’ils purent trouver dans toute l’armée. Et les Écossais étaient au nombre de sept mille. Et lorsque les Anglais rencontrèrent les Écossais, nos archers tirèrent vivement et avec violence contre eux, et en renversèrent des milliers, tirant si rapidement que les Écossais ne purent se défendre, si bien que beaucoup d’entre eux furent tués et abattus sur place.
Chronique anglaise sur la bataille d’Halidon Hill en 1333, The Brut, or the Chronicles of England. Traduit et édité par F.W.D. Brie. Early English Text Society, vol. 1. Londres : Kegan Paul, Trench, Trübner & Co, 1906.

(Source : Jean Froissart, Chroniques,
BnF, Manuscrit Français 2643, folio 165 verso)
Lors de la guerre de Cent Ans, les archers représentent une force stratégique dans l’issue de batailles décisives.
Si l’on se penche sur quelques affrontements majeurs comme Azincourt ou Crécy, ils représentent la majorité des troupes anglaises. Pour assurer la pleine utilisation de ces hommes, d’importantes réquisitions de flèches sont effectuées en Angleterre afin de constituer des réserves transportées par des chariots lors des campagnes.
Au cours de la bataille de Crécy, les archers, solidement placés défensivement, mettent en déroute les arbalétriers génois de l’armée française. Les chroniqueurs soulignent le manque de protection des arbalétriers et la désorganisation liée aux ordres français comparée à l’efficacité des archers et de l’armée anglaise.
Lors du désastre d’Azincourt le 25 octobre 1415, les archers ouvrent la voie vers la victoire en déversant leurs projectiles sur la chevalerie française bien trop serrée et ralentie dans un terrain trop boueux qui alors affaiblie est massacrée par les hommes d’armes anglais. Il ne faut cependant pas tomber dans le mythe de l’invincibilité de l’archer. La dernière période de la guerre de Cent Ans est marquée par des lourdes défaites anglaises où les corps d’archers sont éliminés. C’est le cas par exemple au moment de la bataille de Patay en 1429 où les Français déciment la précieuse unité d’archers de l’armée anglaise, prise par surprise.
Les archers, miroirs d’une période de changements
L’essor de ces combattants illustre un temps de mutation des rapports entre société, guerre et pouvoir. En effet, cette masse de combattants non nobles brise la tradition guerrière. Ils représentent la naissance d’un nouvel ordre social marqué par la rupture avec l’idéal chevaleresque et par un modèle fondé sur la compétence propre plutôt que sur la stricte naissance. La mobilité sociale plus forte que sur le continent, une implication importante des communautés locales et l’épisode de la peste noire ont bouleversé les rapports économiques et favorisé l’ascension des classes rurales, augmentant le vivier d’hommes mobilisables comme archers. En recrutant massivement des roturiers, et en encadrant l’entraînement et la préparation à la guerre, le pouvoir royal insuffle l’effort militaire comme une affaire collective et commune, nourrissant ainsi l’idée d’un sentiment national croissant en Angleterre.
Au XVᵉ siècle, la guerre évolue. Les armées deviennent plus structurées et mieux encadrées. C’est dans ce contexte que l’utilisation de l’arc commence à décliner à partir des années 1430-1440, sous l’effet de l’essor de l’artillerie, du perfectionnement des armures et de la diffusion des nouvelles armes à poudre. Parallèlement, un nouveau modèle d’infanterie s’affirme, rendant les troupes de trait traditionnelles moins stratégiques. Ces transformations n’effacent toutefois pas immédiatement le rôle militaire des archers anglais qui demeurent jusqu’à la fin du XVᵉ siècle des troupes précieuses et stratégiques. Ces acteurs marquants du Moyen Âge européen représentent le symbole d’un moment où l’Angleterre chercha et affirma les fondements de sa puissance militaire en s’appuyant sur ses évolutions sociales, politiques et techniques.
Bibliographie utilisée
- CONTAMINE Philippe, 2003. La Guerre au Moyen Âge. 6e édition. Paris : Presses Universitaires de France.
- FAGNEN Claude, 2005. Armement médiéval : du métal pour la guerre. Paris : Desclée de Brouwer.
- FIASSON David, 2022. Crécy 1346 : la bataille des cinq rois. Paris : Perrin.
- TALLIAFERRO Stephen Scott, 2015. The Archer’s Tale: An Examination of English Archers during the Hundred Years War and their Impact on Warfare and Society. Mémoire de maîtrise. Histoire militaire. U.S. Army Command and General Staff College ; Fort Leavenworth, Kansas.





Peut-être mon article préféré pour le moment.
Une bibliographie très complète, un sujet passionnant et des illustrations vraiment sympathiques (mention spéciale à la réalisation tactique faite).
Que l’Histoire soit avec vous !
Merci ! C’est en effet un sujet très riche et passionnant !