Le jeu Stronghold Crusader, une vision convaincante de la guerre médiévale au temps des croisades ?

Dernière modification le 3 avril 2026

Le Moyen Âge et le jeu vidéo entretiennent un lien particulièrement étroit. L’imaginaire chevaleresque, la guerre médiévale, les croyances et les structures féodales offrent un cadre narratif extrêmement riche, permettant de faire de l’époque médiévale un puissant moteur de gameplay.
C’est dans ce sens que nous retrouvons la série des jeux Stronghold. Cette saga de jeu de stratégie en temps réel lancée par Firefly Studios en 2001 plonge le joueur dans la peau d’un seigneur médiéval. Ce dernier doit alors rassembler des ressources, construire son château-fort, lever une armée et combattre afin de remporter les différents objectifs de la partie.
Si le premier opus se déroule en Europe, son successeur, Stronghold Crusader, sorti en 2002 et ayant eu le droit à un remake en 2025, invite le joueur à se déplacer au Moyen-Orient, au temps des croisades. C’est précisément cet épisode qui retiendra ici notre attention car il offre un terrain d’analyse particulièrement pertinent pour interroger la représentation de la guerre médiévale, tant du côté des armées croisées que de celui des forces musulmanes.

(Note : un grand merci à Firefly Studios d’avoir accordé l’autorisation d’utiliser des images du jeu pour cet article !)

Les fortifications au Moyen-Orient : entre technique et adaptation

Au coeur du gameplay de Stronghold Crusader, se trouve la construction et l’amélioration de son château-fort. Le joueur est invité à bâtir ses fortifications (tours, murailles, donjon…) intégralement en pierre. Ce choix entre dans une certaine cohérence avec ce que l’on retrouve en Occident et en Orient, notamment vers l’an mille. Dans l’Europe médiévale, les défenses en bois commencent progressivement à être remplacées par des fortifications en pierre à partir du XIᵉ siècle. C’est particulièrement le cas en Angleterre, en Italie, en France et dans le Saint-Empire. Les Européens qui participent à la première croisade (1096-1099), apportent avec eux les modèles de châteaux qui florissent en Occident afin de les copier et les adapter au Moyen-Orient.

Les croisés s’inspirent également des modèles défensifs au Proche-Orient. Ainsi, les imposantes fortifications de Constantinople, capitale de l’Empire byzantin ou encore les constructions arméniennes deviennent des exemples pertinents pour les châteaux des Etats latins d’Orient. Le monde arabe n’est pas en reste, les grandes villes musulmanes sont dotées d’importantes fortifications qui se basent sur le modèle architectural romain, mésopotamien ou arménien. Par exemple, au XIᵉ siècle, le Caire fait venir des architectes d’Arménie pour améliorer les défenses de la ville.

Chateau Stronghold Crusader Definitive Edition
Un espace dominé par un réseau fortifié dans Stronghold Crusader.
(Source : Stronghold Crusader: Definitive Edition. Firelfy Studios)

Pendant le processus de construction de son château, il est important d’anticiper les assauts répétés de l’adversaire. Ainsi, il n’est pas rare de voir les joueurs construire des fortifications denses afin de ralentir l’adversaire et le repousser de toute part. Cette stratégie que l’on peut penser instinctive, concorde avec une évolution en partie initiée par les croisades. En effet, on note le développement des fortifications dites concentriques, c’est-à-dire qui possèdent plusieurs enceintes et donc de nombreuses couches défensives afin de flanquer l’ennemi et éviter des angles morts où il serait impossible de l’atteindre. Le château du krak des Chevaliers construit XIIe siècle tenu par les Hospitaliers, d’ailleurs reproduit par des joueurs dans le jeu, est un exemple frappant de ces fortifications concentriques.

Krak des chevaliers
Le krak des Chevaliers en Syrie actuelle.
(Source : Wikimedia Commons)

Dans le jeu, pour compléter son château, les tours sont essentielles. Si l’on retrouve les traditionnelles tours rectangulaires et carrées, les tours rondes méritent de s’y arrêter un instant. Les places fortes croisées et musulmanes utilisent de nombreuses tours circulaires ou demi-circulaires, une pratique qui se développe en partie grâce aux Arméniens. Si les tours circulaires sont également construites en Europe, elles sont accélérées par l’apport des croisés, surtout au XIIIᵉ siècle. Les tours rondes sont populaires car elles regroupent plusieurs avantages. Elles sont plus résistantes, dévient mieux les projectiles et n’ont pas d’angles donc plus efficaces pour contrer les sapes des fondations.

Du côté de la topographie, les différentes cartes du jeu offrent des terrains naturels propices à la construction de fortifications escarpées. Cette incitation reflète une pratique qui s’accentue au cours du XIᵉ siècle. Les châteaux se construisent sur des pitons rocheux ou bien proche de ravins afin de rendre plus difficile un siège ennemi et se tenir écarté des engins de siège.

Des armées et des batailles variées

Le château dans Stronghold Crusader, ne représente pas seulement un élément purement défensif. Pour le joueur, il est le cœur économique, militaire et social de sa partie. Cumulant les fonctions de commandement, il est un noyau d’attraction où s’articulent la production et le stockage de ressources et le recrutement des troupes. En ce sens, cette centralité exercée par le château reflète en partie la réalité médiévale où la fortification ne remplit pas uniquement des fonctions militaires mais se présente comme un véritable centre de pouvoir et de gestion des hommes, des terres et des biens. C’est dans ce cheminement que le jeu met en place un système relativement réaliste en ce qui concerne la formation de l’armée du joueur. Bien que très simplifiée pour des raisons de fluidité du gameplay, la formation de combattants dépend de la population disponible et des ressources produites et transformées. Ainsi, il est nécessaire d’avoir d’une part des travailleurs pour extraire les ressources nécessaires et d’autre part, de nombreux artisans spécialisés dans la fabrication d’armes et armures.

En parallèle, le jeu propose un système de recrutement militaire reposant sur le mercenariat. La période des croisades est en effet particulièrement marquée par l’usage de combattants mercenaires (mercenaires syriens, d’Asie Mineure…). Dans les campagnes historiques proposées par le jeu, certains détails ajoutent de la crédibilité à la partie. Prenons par exemple le scénario portant sur la bataille d’Hattin, le 4 juillet 1187. Le joueur suit la campagne de Saladin en incarnant son armée. Lors de cette mission d’Hattin, les troupes que le joueur contrôle, sont constituées majoritairement de troupes montées. En effet, l’armée croisée a subi l’harcèlement des archers montés de Saladin qui menaient des assauts indirects afin de fragiliser leurs rangs et les obliger à se retrancher. Toujours dans cette partie, le joueur doit mettre le feu aux broussailles afin de répandre un nuage de fumée sur le campement des croisés. Ce fin détail est tout à fait juste, Saladin a effectivement ordonné la mise à feu des herbes sèches afin d’accentuer la chaleur et affaiblir encore plus les croisés.

Armée de Saladin à la bataille d'Hattin dans Stronghold Crusader
L’armée de Saladin que contrôle le joueur lors de la bataille d’Hattin.
(Source : Stronghold Crusader: Definitive Edition. Firelfy Studios)

Sans surprise, la guerre de siège est au centre du gameplay. Dans Stronghold Crusader, l’affrontement se fait généralement en deux temps : d’abord l’utilisation des engins de siège pour détruire les défenses, puis l’envoi des troupes vers les positions ennemies. Cette logique se fait dans un rythme relativement rapide afin de conserver le dynamisme de la partie. Dans la réalité, un siège peut durer très longtemps, parfois plusieurs mois. En effet, la capture d’un château peut se faire en l’encerclant afin d’affamer les défenseurs. Cependant, cette stratégie est très coûteuse pour l’assaillant car cela demande une grande quantité de vivres et de ressources afin de faire durer le siège. Les sièges deviennent plus « rapides » (quelques semaines) surtout au XIIIᵉ siècle du fait de la professionnalisation croissante des armées et l’amélioration de l’artillerie de siège.

Siège château dans Stronghold Crusader
Le siège d’une forteresse.
(Source : Stronghold Crusader: Definitive Edition. Firelfy Studios)

Dans le jeu, plusieurs engins de siège sont proposés (tours de siège, béliers…). Inspirés notamment des engins utilisés par les musulmans en Péninsule ibérique, les croisés adoptent et démocratisent beaucoup l’artillerie de siège au cours du XIIᵉ siècle. Lors de la troisième croisade (1189-1192), le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion recrute dans ses rangs des ingénieurs et sapeurs orientaux pour construire des tours de siège et des trébuchets. L’artillerie de jet (mangonneaux, pierrières, trébuchets) connaît un essor au moment des croisades, le trébuchet est d’ailleurs particulièrement utilisé du fait de son efficacité.

Engins de siège dans Stronghold Crusader
Les engins de siège à disposition du joueur.
(Source : Stronghold Crusader: Definitive Edition. Firelfy Studios)

Parallèlement à ces engins de siège, le joueur peut utiliser des unités spécialisées dans la démolition de structures, comme c’est le cas avec les troupes de tunneliers. Ces unités reflètent une technique de siège répandue, en particulier chez les armées musulmanes. Des tunnels sont creusés jusqu’aux fondations des tours et remparts de l’ennemi. Un travail de sape commence alors jusqu’à l’effondrement partiel ou total de la fortification. Pour lutter contre cela, des opérations de contremine sont pratiquées, en particulier au XIIIe siècle.

Stronghold Crusader, malgré sa volonté de simplicité, propose une synthèse accessible de certains aspects de la guerre médiévale au temps des croisades. Si ce jeu se focalise évidemment sur le fait guerrier, il se veut être aussi dans une certaine mesure, le miroir du fonctionnement du système féodal. Dès lors, ce jeu peut constituer un support pédagogique pertinent, à condition d’être accompagné d’une mise en perspective critique permettant d’en souligner les limites et les simplifications faites.

Bibliographie utilisée

  • KENNEDY Hugh, 1994. Crusader castles. New York : Cambridge University Press.
  • VINCENT, Romain, 2023. « Médiévalisme et jeux vidéo ». Les médiévistes face aux médiévalismes, édité par Martin Aurell et al., Presses universitaires de Rennes.
  • PROUTEAU Nicolas, 2003. « Bâtir et assiéger au temps des Croisades. Regards sur l’utilisation du savoir-faire technique de l’autre ». Civilisation médiévale, no 15, pp. 159-172.
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