Dernière modification le 15 octobre 2026
Ce 14 octobre 2026 commémore les 960 ans du sanglant affrontement d’Hastings en 1066 entre les hommes de Guillaume, duc de Normandie et Harold Godwinson, roi d’Angleterre. Cette rencontre décisive pour le trône du royaume d’Angleterre est aujourd’hui célèbre tant pour ses retentissements que par les préparatifs menés par les deux camps. Chaque année, une foule de passionnés de reconstitution historique revient sur les lieux exacts de la bataille pour endosser le rôle des Saxons ou des Normands et faire revivre, à travers l’histoire vivante, les affrontements entre les deux armées.
Dans l’industrie du jeu vidéo, Hastings investit rapidement les champs de bataille virtuels dès le tout début des années 2000, contribuant à sa popularité auprès du grand public. En 2006, le studio britannique Creative Assembly, à l’origine de la série Total War, spécialisée dans les jeux de stratégie historique en temps réel , dévoile un nouvel opus qui figure parmi les plus appréciés de la série : Medieval II : Total War. En découvrant ce jeu, les joueurs ont l’occasion de vivre la bataille du côté de l’armée de Guillaume, mais que vaut réellement la transposition de cet affrontement historique ?
Note : un grand merci au Musée de la Tapisserie Bayeux d’avoir autorisé l’utilisation des très belles photographies de la Tapisserie numérisée disponible juste ici : Explorer la Tapisserie de Bayeux en ligne scène par scène.
Le champ de bataille et les forces en présence

(Source : Jim Linwood, Flickr)
La partie lancée, le joueur est d’abord accueilli par un rapide contexte historique de l’affrontement. Simple mais suffisamment détaillé pour comprendre l’enjeu de la bataille, le jeu rappelle successivement les grandes étapes qui mènent à Hastings : la mort d’Edouard le Confesseur et sa succession par le comte de Wessex Harold, les revendications et le débarquement des Norvégiens, puis les prétentions de Guillaume le Bâtard, l’amenant à traverser la Manche pour réclamer la couronne anglaise.
Entre-temps, Guillaume, le comte, débarqua à Hastings, le jour de la Saint-Michel ; et Harold vint du Nord et combattit contre lui avant que toute son armée ne l’eût rejoint. Il y trouva la mort, ainsi que ses deux frères, Gyrth et Leofwine ; et Guillaume soumit ce pays.
L’invasion du duc Guillaume. The Anglo-Saxon Chronicle. Traduction par INGRAM James et GILES J. A. 1912. Londres : Everyman Press edition.
La veille de l’affrontement, le 13 octobre, Harold et ses hommes arrivent à Caldbec Hill, près du « Pommier Gris », un repère naturel ayant servi comme point de rassemblement, à environ un kilomètre au nord du futur champ de bataille. Ce que le jeu ne souligne pas, c’est qu’une partie des troupes saxonnes est déjà fatiguée par la précédente bataille contre les Norvégiens à Stamford Bridge le 25 septembre. De son côté, Guillaume, a marché de nuit en direction de Caldbec Hill pour tenter de sortir du piège anglais et forcer rapidement Harold à l’affrontement direct.
Le jeu lui, présente l’armée de Guillaume marchant en plein jour. Les Saxons, surpris, décident de barrer la route au duc en rejoignant au sud la colline de Senlac, c’est là que se rencontrent les deux armées.
Le champ de bataille place les hommes d’Harold dans une position avantageuse. Placés en haut de la colline, mesurant moins d’un kilomètre de large, à la pente plutôt abrupte, les flancs sont naturellement protégés par un terrain difficile et marécageux qui rend toute attaque par le flanc risquée.
La topographie du champ de bataille dans Medieval II est plutôt bien réussie. La pente de la colline de Senlac et l’étroitesse du terrain sont bien représentés. Les flancs sont couverts par une épaisse forêt, afin de barrer la route au joueur et faire comprendre qu’il faudra user de stratégie pour briser les Saxons. Notons qu’un arbre massif dépourvu de feuilles au tronc grisâtre est présent en haut de la colline, serait-ce un clin d’œil à ce fameux « Pommier Gris » mentionné dans la Chronique anglo-saxonne ?

(Source : Creative Assembly)
Les effectifs des deux armées sont mal connus et suscitent les débats chez les historiens. Il est communément admis que les effectifs saxons sont estimés entre 5000 et 13 000 hommes. Les troupes de Guillaume sont estimées entre 7000 et 10 000 combattants. L’historien Pierre Bouet, spécialiste de la Normandie, avance le chiffre de 8000 hommes concernant les troupes du duc.
En regardant de plus près la composition des armées, Medieval II présente des proportions plutôt intéressantes par rapport à la réalité. Dans l’armée normande, la cavalerie représente environ 20% des effectifs contre 15 à 30% dans les faits. En ce qui concerne l’infanterie disponible pour le joueur, elle englobe près de 85% de l’armée, contre 70 à 85% dans la réalité. Enfin, les archers représentent la minorité des troupes.
Du côté saxon, l’entièreté de l’armée représentée dans le jeu est constituée exclusivement d’unités d’infanterie. En effet, l’armée d’Harold repose sur une excellente infanterie de choc et expérimentée. De plus, la nature de la bataille imminente, ne montre pas nécessaire d’utiliser des troupes de cavalerie, d’autant que la tradition guerrière anglo-saxonne repose essentiellement sur l’usage de troupes à pied.

(Source : Creative Assembly)
La disposition des troupes et l’affrontement

(Source : selon le travail de Pierre Bouet. Fond cartographique et données : FranceTopo)
Harold adopte une posture défensive, et compte bien attendre l’ennemi. Dans la tradition saxonne, il transforme ses milliers d’hommes en un véritable rempart humain, en formant un mur de boucliers sur plusieurs rangs. Il place ses soldats d’élite : les huskarls au nombre de 2000 au centre du dispositif. Les deux ailes de l’armée sont composées majoritairement d’hommes du fyrd : des milices locales souvent peu entraînées et équipées, levées à la hâte pour garnir les rangs de l’armée.
Le jeu arrive à représenter assez fidèlement ce placement de troupes. Les huskarls sont bien placés au centre, et de l’infanterie plus légère, constitue le reste des troupes. Une partie des hommes du fyrd sont représentés dans la partie par quelques unités de paysans afin de souligner pour certains, la pauvreté de leur équipement et de leur expérience au combat. En début de partie, il est indiqué au joueur que les deux frères d’Harold sont présents sur les deux ailes saxonnes. C’est un détail tout à fait juste, Gyrth et Leofwine occupent des fonctions de commandement à chaque extrémité.

(Source : Creative Assembly)
En contrebas, l’armée de Guillaume est séparée en trois groupes : une aile bretonne, les Normands au centre, et l’aile restante composée de Français et de Flamands. L’envahisseur ordonne ses troupes en trois couches successives, les archers d’abord, l’infanterie ensuite, et enfin la cavalerie.
Medieval II simplifie ici la disposition des troupes de Guillaume. Si l’ordre archers/infanterie/cavalerie est respecté, l’armée se présente comme un bloc monolithique, ne mettant pas en valeur la véritable formation telle qu’elle était. Un choix sans doute motivé pour une raison de facilité de gameplay, qui permet au joueur d’organiser plus facilement et intuitivement ses unités.
Notons un détail historique, les sources mentionnent la présence d’une petite minorité d’arbalétriers qui accompagnent les archers. Du fait de leur faible nombre, ils ne sont pas représentés dans le jeu, mais ont bien été présents sur le champ de bataille.

(Source : Creative Assembly)
Juste avant de commencer l’affrontement, le jeu rappelle au joueur l’importance pour les Normands de remporter la victoire, dans le cas contraire ils seront piégés et mourront de faim. Cela est vrai. Harold compte au départ les piéger dans l’isthme d’Hastings, le but étant d’encercler l’armée du duc en les bloquant sur terre et en mer.

La cavalerie normande charge sur les rangs saxons.
(Source : ©Musée de la Tapisserie de Bayeux)
La première consigne donnée en lançant la bataille est de faire avancer les unités d’archers afin de décocher leurs salves de flèches sur les ailes saxonnes pour les briser et attaquer. Si dans Medieval II, cette tactique s’avère rapidement très efficace, et permet vite au joueur de lancer des charges contre les flancs saxons, le scénario est très différent dans la réalité. Les archers ne sont que très peu efficaces face au mur de boucliers d’Harold. L’infanterie envoyée par la suite, épaulée par la cavalerie n’arrive pas malgré plusieurs tentatives à percer le rempart humain adverse. Les pertes sont lourdes, et les hommes sont rapidement fatigués en gravissant continuellement la pente abrupte de la colline.
On combat ainsi des deux côtés pendant quelque temps avec la plus grande force; mais les Anglais sont favorisés par l’avantage d’un lieu élevé, qu’ils occupent serrés, sans être obligés de se débander pour y arriver, par leur grand nombre et la masse inébranlable qu’ils présentent. […] Ils soutiennent donc et repoussent avec la plus grande vigueur ceux qui osent les attaquer l’épée à la main.
La bataille d’Hastings racontée par le chroniqueur Guillaume de Poitiers. Histoire de Guillaume le Conquérant. Vers 1075.
Cette bataille qui, dans le jeu dure une quinzaine de minutes contre une journée entière dans les faits, met également en scène un épisode dont l’interprétation historique demeure encore débattue : les fuites simulées des Normands et leurs conséquences sur le dispositif saxon. Au cours de la bataille, il est admis que l’aile bretonne bat en retraite. Les milices anglaises de l’aile qui a repoussé les Bretons, délaissent, pour une raison incertaine, le dispositif pour se lancer à leur poursuite. Une erreur qui leur coûte de nombreuses pertes.
Dans le jeu, il est dit au joueur de simuler des retraites pour affaiblir et briser le mur saxon. Il est même conseillé d’utiliser les « bouillants saxons » à l’avantage du joueur. L’armée de Guillaume fait en effet des retraites, qui amènent à fragiliser progressivement les hommes d’Harold. Cependant, les historiens ne peuvent pas clairement établir si ces fuites sont réelles ou intentionnelles. Il est clair que les Normands connaissent cette tactique ancienne déjà utilisée par les combattants carolingiens. En simulant une retraite, la cavalerie aurait pu jouer un rôle prépondérant en chassant l’adversaire. Néanmoins, cette stratégie nécessite une coordination impeccable et une très bonne cohésion des troupes, d’autant plus difficile dans une telle bataille avec de tels effectifs.
Une fois que le joueur arrive à simuler des fuites, la ligne saxonne rompt très rapidement, amenant à une bataille massive sur les pentes de la colline. Le but visé est ici d’offrir un affrontement impressionnant visuellement. Dans les faits, la ligne saxonne tient un bon moment avant de totalement rompre. Les assauts répétés finissent par faire céder le mur de boucliers, amenant à de violents combats. Les récits s’accordent à dire que la bataille est extrêmement violente et meurtrière. Après d’âpres combats, les Saxons sont défaits, Harold et ses frères sont tués, et Guillaume peut marcher sur Londres et devenir le nouveau roi d’Angleterre.

(Source : Creative Assembly)
Les armes et l’équipement militaire
La bataille d’Hastings de Medieval II est intéressante car elle souligne un paradoxe. Si elle représente quelques éléments cohérents historiquement, la place est surtout à la généralisation et l’anachronisme.
D’après la Tapisserie de Bayeux et les chroniques médiévales, les deux armées présentent des équipements relativement similaires. Le casque à nasal, de forme conique, protège la tête des combattants. Les mieux équipés sont protégés par des hauberts de maille. Les vêtements, en laine ou en lin, offrent une grande variété de couleurs et de motifs. Si dans Medieval II, certaines pièces sont anachroniques, c’est surtout l’uniformité visuelle des troupes qui interpelle. Les Normands sont principalement vêtus de rouge et d’orange, tandis que les Saxons arborent du gris et du jaune. Ce procédé qui facilite pour le joueur la compréhension et la gestion de la bataille, donne une vision bien trop uniforme des combattants médiévaux, qui au contraire, avaient des tenues et des équipements hétérogènes.

(Source : ©Musée de la Tapisserie de Bayeux)
Si l’on regarde un instant les armes, quelques points sont intéressants. Le jeu reproduit bien les haches à deux mains des huskarls, des armes intimidantes et terriblement meurtrières. Le typique bouclier en amande du XIᵉ siècle est bien représenté. Grâce à sa forme allongée et large, il permet de protéger efficacement son porteur.
Les symboles, bannières et étendards constituent un autre élément de différenciation entre les deux armées. La Tapisserie de Bayeux offre un riche panorama d’enseignes, et bannières aux couleurs et motifs riches. Les boucliers sont aussi peints et arborent des figures géométriques ou animales. Si l’héraldique ne se développe qu’à partir du XIIe siècle, les bannières portées à Hastings remplissent un rôle de ralliement des troupes et de repère dans le chaos des combats. On retrouve dans la partie quelques motifs inspirés de la Tapisserie, tandis que d’autres sont anachroniques ou volontairement simplifiés pour plus de clarté.
La vision choisie par Medieval II: Total War pour reconstituer la bataille d’Hastings, révèle la mise en scène d’un Moyen Âge typique des représentations générales des joueurs et du grand public. Accessible et parlante, cette représentation conserve néanmoins des détails historiques intéressants pour préserver une certaine fidélité des faits, conciliant ainsi historicité et jouabilité.
Bibliographie utilisée
- BOUET Pierre, 2014. Hastings : 14 octobre 1066. Paris : Tallandier.
- GRAVETT Christopher, 1993. Norman Knight AD 950–1204. Oxford : Osprey Publishing.
- HANNE Olivier, 2012. De la guerre au Moyen Âge. Anthologie des écrits militaires. Paris : Bernard Giovanangeli.
- LAWSON Kenneth Michael, 2002. The Battle of Hastings, 1066. Tempus Publishing.





Bien le bonsoir,
Il a encore du beau à présenter ce bon vieux médiéval II. Bonne journée de commémoration de la bataille ! Et n’oublions pas la double bataille de Iéna – Auerstaedt !
Que l’Histoire soit avec vous !
Oui décidément, ce jeu réserve encore de belles surprises ! En effet, ce 14 octobre est une journée riche en batailles !