Dernière modification le 26 août 2026
Dans les terres languedociennes, se déroule depuis 1209, la croisade contre les albigeois. Au cours de ce long épisode qui durera jusqu’en 1229, la ville de Castelnaudary est en 1211, le théâtre d’un affrontement notable entre les croisés de Simon de Montfort et les troupes occitanes du comte de Toulouse Raymond VI, accompagné de ses alliés.
Des croisés acculés à Castelnaudary
Au cours des premiers mois de l’année 1211, Simon de Montfort cherche à consolider ses conquêtes avant de se lancer dans la conquête du puissant comté de Toulouse gouverné par Raymond VI. La chute d’importantes places fortes occitanes comme le château de Lavaur en mai, accélère les opérations, amenant les troupes croisées à entamer le siège de Toulouse à la mi-juin. L’importante ville fortifiée, résiste à des adversaires qui, insuffisamment équipés et ravitaillés, finissent par abandonner le siège deux semaines plus tard.
Les mois passent et en septembre, les forces de Montfort sont insuffisantes pour pérenniser les possessions croisées dans le Lauragais. Le comte Raymond VI et ses alliés rassemblent leurs forces dans un contexte favorable : de nombreuses villes et châteaux retombant aux mains des Méridionaux.
Les hommes de Simon de Montfort, lassés de la difficulté à conserver les terres acquises souhaitent rebrousser chemin tandis que d’autres proposent de se retrancher dans des grandes villes comme Carcassonne ou Fanjeaux, et attendre des temps plus propices. Pendant ces discussions sur la marche à suivre, le baron anglo-normand Hugues de Lacy propose à Montfort une stratégie audacieuse : s’enfermer dans un château modeste pour attirer l’ennemi en attendant l’arrivée de renforts avant de surprendre l’adversaire en menant une bataille en rase campagne afin d’empêcher une guerre de siège.
Si vous vous enfermez dans Carcassonne, et si l’ennemi vient de ce côté, vous serez assiégé. Si vous entrez à Fanjeaux, là aussi vous le trouverez. […] Si vous voulez m’en croire, c’est dans le plus faible château qui soit en toute votre terre que vous les attendrez, et s’il vous arrive du secours, livrez leur bataille.
Hugues de Lacy donnant conseil à Simon de Montfort. Histoire de la croisade contre les hérétiques albigeois (Chanson de la croisade albigeoise), chapitre XCI, traduction par FAURIEL Claude, 1837. Paris : Imprimerie Royale (collection Columbia University Libraries).
Le plan est rapidement accepté, et la petite armée marche en direction de Castelnaudary. Etabli sur une éminence naturelle depuis le XIᵉ siècle, le château de Castelnaudary domine un bourg castral alors en plein développement. Aujourd’hui disparu, le château était situé à l’emplacement du Présidial de la ville.
Les assiégeants occitans aux allures d’assiégés
Aussitôt prévenu du mouvement des croisés, le comte Raymond VI, accompagné de nombreux seigneurs dont le comte de Foix Raymond-Roger, récemment victorieux lors de la bataille de Montgey, se met en marche en direction de Castelnaudary. L’armée occitane forte de plusieurs milliers d’hommes, assiège le château vraisemblablement vers la mi-septembre. Les Méridionaux, comparés par le chroniqueur Pierre de Vaulx-Cernay à des véritables « nuées de sauterelles », installent un important campement fortifié sur la colline du Pech, dans l’actuelle zone du moulin à vent de Cugarel. Une stratégie les plaçant dans une posture surtout défensive.
À la vue de l’armée de Raymond VI, les occupants des faubourgs délaissent les lieux pour partir rejoindre le camp occitan. Les hommes du comte saisissent l’occasion pour infiltrer et occuper les faubourgs, mais ils sont rapidement chassés par la garnison croisée. A l’extérieur, des machines de siège sont mises en place avec l’installation de mangonneaux. Les premiers tirs s’avèrent cependant inefficaces, la pierre locale extraite est friable et se brise trop facilement, forçant les assiégeants à aller la récupérer à plusieurs kilomètres de Castelnaudary. Un peu plus tard, un imposant trébuchet est assemblé avec une efficacité limitée : trois projectiles sont tirés, un abattant une tour, un autre atteignant une salle voutée du château et enfin un dernier se fendant en l’air.
Dans ces premiers temps du siège, quelques assauts sont tentés pour reprendre le faubourg de Castelnaudary, sans succès. Des tentatives d’attaques frontales face au château sont également essayées, en vain. Les Occitans subissent même des sorties des croisés, témoignant d’une armée méridionale sans stratégie précise. En effet, le fait de n’avoir pas de commandement unique au sein des troupes, conduit les troupes à louper des occasions stratégiques de renverser l’issue du siège. Raymond VI incarne une attitude plutôt passive face aux croisés malgré sa supériorité numérique, tandis que Raymond-Roger adopte une tactique agressive. Ce manque d’unité dans la façon de commander amène l’armée à subir plus qu’autre chose ce siège, laissant l’impression qu’ils sont les assiégés.
En parallèle, Simon de Montfort et ses 500 hommes, veulent sortir rapidement de leur situation. Des renforts croisés sont appelés depuis les terres voisines, quittent Lavaur et Carcassonne pour partir en direction de Castelnaudary.
La bataille de Saint-Martin-Lalande : une victoire tactique de Simon de Montfort ?

(Fond cartographique et données : FranceTopo)
Les renforts croisés de Lavaur et de Carcassonne font jonction juste avant d’arriver près de Saint-Martin-Lalande. Le convoi, apportant vivres (vin, blé, pain et avoine) et hommes (quelques centaines de miliciens et chevaliers) est rapidement repéré par les Méridionaux. Sur les 5000 hommes, le comte de Foix Raymond-Roger décide de se lancer à l’attaque des renforts en amenant avec lui environ 2000 à 2500 combattants. Le lieu exact de la bataille reste un mystère, mais il est très probable qu’elle ait eu lieu en plaine, à l’ouest de Saint-Martin-Lalande.

(Source : Guillaume de Tudèle et continuateur anonyme,
Chanson de la Croisade contre les Albigeois, en vers,
BnF, MF 25425, folio 53 recto, XIIIᵉ siècle)
Le comte de Foix, dispose son armée en trois unités : lui-même et ses chevaliers au centre, accompagné sur ses deux flancs de la cavalerie légère et de l’infanterie (ses hommes à pied sont majoritairement des routiers mercenaires espagnols). Pendant ce temps, la petite troupe croisée se prépare à réceptionner la charge occitane, puis l’affrontement commence. Les chroniques détaillent avec une abondance de détails la bataille, la présentant comme un affrontement féroce. Les croisés sont cependant rapidement dépassés par la supériorité numérique adverse, laissant le convoi aux mains de l’ennemi.
Le comte de Foix, sachant qu’ils avançaient, et prenant avec lui une grande troupe de cavaliers, l’élite de toute l’armée, et plusieurs milliers de piétons pareillement bien choisis, se porta rapidement au devant des nôtres pour les attaquer, après avoir divisé les siens en trois corps.
La bataille de Saint-Martin-Lalande. Histoire de l’hérésie des Abligeois et de la sainte guerre entreprise contre eux (de l’an 1203 à l’an 1218) par Pierre de Vaulx-Cernay, chapitre LVII, traduction par GUIZOT François, 1824. Paris : J.-L.-J Brière (collection des mémoires relatifs à l’histoire de France).
C’est à partir de ce moment que Simon de Montfort, observant depuis le château le cours de la bataille, décide d’agir pour sauver la situation. Accompagné de 60 chevaliers, il quitte les murailles de Castelnaudary pour charger sur le flanc de l’armée du comte de Foix. Cet assaut disloque les forces adverses, et brise le moral des troupes, provoquant une fuite générale. La défaite est d’autant plus lourde que Raymond VI est resté passif, et n’envoya à aucun moment des renforts depuis le camp du Pech. La seule action faite fut une tentative d’assaut dans les faubourgs pour attaquer le château, mais en apprenant la défaite de Raymond-Roger, la petite force se replia au camp. Réfugiée au camp, l’armée est alors démoralisée et incapable de prendre de nouvelles initiatives.
Simon de Montfort, dans l’élan de sa victoire, souhaite immédiatement partir à l’assaut du camp fortifié, mais abandonne vite l’idée du fait de la fatigue de ses hommes et des défenses bien trop rudes. Il part le lendemain à Narbonne chercher des renforts afin de revenir à Castelnaudary et déloger les Occitans du camp du Pech. Cependant, ses adversaires ont profité de l’occasion pour quitter rapidement le camp en brûlant sur place leurs machines de jet.
Paradoxalement, les Méridionaux défaits, retournent à leur avantage cette victoire tactique des croisés. En effet, les seigneurs ayant participé aux événements de Castelnaudary diffusent dans les environs la fausse nouvelle de leur victoire et de la mort de Simon de Montfort. Cette situation provoque un soulèvement général dans les terres conquises, où de nombreuses localités se retournent contre les croisés. Ainsi, jusqu’à la fin de l’année et durant les premiers mois de 1212, Simon de Montfort doit reconquérir les villes et les châteaux perdus.
Il envoya des courriers au loin et de toutes parts, pour assurer que le comte de Montfort avait été battu; même quelques-uns dirent qu’il avait été écorché et pendu; d’où vint que plusieurs châteaux se rendirent vers ce temps à nos ennemis.
Raymond VI, diffusant sa « victoire ». Histoire de l’hérésie des Abligeois et de la sainte guerre entreprise contre eux (de l’an 1203 à l’an 1218) par Pierre de Vaulx-Cernay, chapitre LVIII, traduction par GUIZOT François, 1824. Paris : J.-L.-J Brière (collection des mémoires relatifs à l’histoire de France).
En 1211, la défaite des Méridionaux à Castelnaudary s’explique notamment par leur manque de cohésion et l’absence d’un commandement unifié : chacun agit de son côté, contrairement à Simon de Montfort, dirigeant ses forces en prenant des initiatives décisives. En 1220, Castelnaudary subit de nouveau un siège. Les Méridionaux défendent la ville pendant huit mois face aux croisés menés par Amaury de Montfort, contraints finalement d’abandonner le siège.
Bibliographie utilisée
- PIERRE DE VAUX-CERNAY, 1824. Histoire de l’hérésie des Albigeois et de la sainte guerre entreprise contre eux (de l’an 1203 à l’an 1218). Traduction de François Guizot. Paris : J.-L.-J. Brière. (Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France).
- GUILLAUME DE TUDÈLE et continuateur anonyme, XIIIᵉ siècle. Chanson de la Croisade contre les Albigeois, en vers. BnF, MF 25425, folio 53 recto. GUILLAUME DE TUDÈLE et continuateur anonyme, 1837. Histoire de la croisade contre les hérétiques albigeois (Chanson de la croisade albigeoise). Traduction de Claude Fauriel. Paris : Imprimerie Royale. (Collection Columbia University Libraries).
- ROQUEBERT Michel, 2006. L’Épopée cathare. Paris : Perrin.
- MARVIN Laurence Wade, 2008. The Occitan War: A Military and Political History of the Albigensian Crusade, 1209-1218. Cambridge : Cambridge University Press.
- LACOSTE Guillaume, 1883-1886. Histoire générale de la province de Quercy. Tome 2. Cahors : J. Girma. Publication sous la direction de Louis Combarieu et François Cangardel.





Superbe article encore une fois ! Peu à peu, le catalogue de l’histoire militaire médiévale s’enrichit.
Un événement très peu connu, que je ne connaissais pas et que je suis heureux de connaître.
Mention spéciale aux détails donnés sur les difficultés d’assiéger avec des armes de jet, puisque les munitions doivent être pareillement de bonne qualité pour espérer effectuer quelques dégâts.
Merci de tes recherches et de ton énergie que j’admire.
Un message qui fait très plaisir, merci beaucoup !